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Le 27 octobre 1467, Charles
le Téméraire
vint s'établir avec le corps sous ses ordres près de
Sainte-Walburge, et prit son quartier au milieu du faubourg.
Le roi de France passa la nuit du 27 au 28 dans une grande
ferme éloignée d'un quart de lieue de la ville. Il avait
avec lui une centaine d'Écossais de sa garde et trois ou
quatre cents gendarmes.
Le lendemain, il quitta ce logement pour occuper une petite
maison qui n'était séparée de celle du duc de Bourgogne que
par une grange. Ce dernier, supposant toujours quelque
arrière-pensée au roi, craignant qu'il ne voulût ou
s'échapper furtivement, ou se jeter dans la ville pour
appeler le peuple aux armes, ou peut-être attenter contre sa
personne, plaça trois cents hommes d'élite dans cette
grange. Il en fit percer et créneler les murs de chaque
côté afin que cette garde fût mieux à même de tout
observer et de se porter où sa présence serait nécessaire.
De la position élevée que couronnait l'armée des
Bourguignons, on embrassait cette grande ville s'étendant au
loin dans un vallon pittoresque et fertile, sur les deux rives
de la Meuse. De là on découvrait ces murailles , ces tours
et ces portes jadis surmontées d'autant de citadelles, alors
en ruine ou remplacées par de faibles palissades ; et tout en
bas de la montagne, au milieu des édifices et des
innombrables églises dont on apercevait à ses pieds les
clochers et les cimes élancées, dominaient cette immense
cathédrale de Saint-Lambert qui ne fut détruite que de nos
jours , et l'antique palais de l'évêque, où l'évêque
n'était pas pour mourir avec son peuple !
De là le Bourguignon avide, pressentant les dispositions
fatales du destructeur de Dinant, dévorait d'avance les
dépouilles que devaient receler tant de maisons de riches
bourgeois et de riches marchands, tant de palais, de couvents,
de prieurés et d'abbayes.
Charles,
dont la dernière tentative des Liégeois n'avait fait
qu'affermir de plus en plus la cruelle résolution, annonça
qu'on attaquerait le lendemain. Les milices liégeoises, si
souvent décimées; dépouillées naguères de toutes leurs
armes; sans cavalerie; sans une seule pièce d'artillerie en
bon état; n'ayant plus ni murailles, ni remparts pour se
défendre; abandonnées de ce vil et infâme roi de France qui
combattait avec ses ennemis contre des infortunés qui se
perdaient à cause de lui; forcées de faire tête à une
armée nombreuse qui les attaquait de plusieurs côtés à la
fois sans trouver d'obstacles nulle part, ne pouvaient songer
ni à livrer combat , ni à soutenir un siége en règle.
Il ne restait d'hommes valides dans toute la cité que six
cents Franchimontois , avec quelques proscrits
et deux braves capitaines nommés Vincent de Bueren et Georges
de Strailhe ; c'étaient d'anciens compagnons d'armes de Jean
de Ville, qui avaient combattu vaillamment à Brusthem et
partout où les Liégeois se distinguèrent.
Ils rassemblèrent leur petite troupe et lui dirent :
- « Liège n'existera peut-être plus demain ; elle sera
détruite comme Dinant, et son pauvre peuple sera traité
comme les Dinantais : elle ne saurait éviter son sort si vous
l'abandonnez. Quant à vous., les forêts des Ardennes vous
sont toujours ouvertes; il vous est facile d'échapper aux
Bourguignons. Mais vous savez ce que c'est que l'exil; et
peut-être penserez-vous comme nous qu'il vaudrait mieux
mourir ici pour son pays que de périr de faim et de froid
dans les forêts, ou de manger le pain amer de l'étranger
!... Que ne pouvons-nous tenter un dernier coup ! »
- « Nous le pouvons, s'écrièrent à la fois tous les
Franchimontois, et, si nous n'avons une belle victoire, nous
aurons du moins une bien glorieuse mort! »
- « Puisque vous êtes des hommes, répliquèrent Strailhe et
Bueren, soyez ici avec vos armes , ce soir, à dix heures ! »
A l'heure convenue , ils arrivèrent au rendez-vous , munis de
leurs lourdes piques ; ils y trouvèrent les deux hôtes des
maisons occupées par le roi et le duc, qui devaient leur
servir de guides... Ils se glissent en silence, à travers
leurs remparts à demi-ruinés, vers les hauteurs de
Sainte-Walburge ; escaladent aisément les mauvaises
palissades en planches qui couvraient la ville de ce côté;
gravissent les sommités de la montagne en faisant divers
détours et en cherchant les endroits les plus sinueux pour
dérober leur marche aux ennemis; évitent les corps avancés
des Bourguignons; traversent une partie de l'armée sans coup
férir ; surprennent et égorgent en passant quelques
sentinelles; s'attachent un instant au pavillon du duc
d'Alençon , derrière le logis du duc de Bourgogne et
essaient de le forcer ; puis, voyant qu'on s'y met en défense
, ils l'abandonnent ; puis réprimandés par leurs guides, qui
s'effraient de leurs retards, ils se précipitent vers les
deux chétives habitations qui abritaient Charles de Bourgogne
et le roi de France. Malheureusement les trois cents
Bourguignons que Charles avait placés dans la grange
entendent quelque rumeur pendant que les Liégeois s'arrêtent
au quartier du duc d'Alençon. Ils se lèvent en sursaut et
s'arment au hasard.
Les Liégeois surpris , et ne comptant pas toutefois qu'il y
eût dans cette espèce de citadelle une si forte garnison,
les attaquent à grands coups de piques à travers les
crénelures de leurs murailles, et en même temps ils
cherchent à forcer les logis des princes ; mais la
résistance est plus vive qu'ils ne l'avaient prévu. Les uns
crient, vive Bourgogne ! les autres vive le roi !
et tuez ! Bientôt toute l'armée est en émoi :
chacun se dirige vers le lieu où il a entendu du bruit.
Charles et Louis n'ayant pas pris de repos depuis plusieurs
jours, s'étaient mis au lit et dormaient profondément pour
se refaire en attendant l'assaut du lendemain. Le duc n'avait
avec lui que douze archers qui jouaient aux dés dans une
chambre au-dessus de la sienne. Louis était gardé par ses
fidèles Écossais. Charles, brusquement réveillé, endosse
à la hâte son haubergeon et veut descendre dans la rue où
l'on se battait aux flambeaux avec un vacarme et une confusion
extrêmes ; il trouve ses archers occupés à défendre la
porte, non sans peine, contre les assaillants, et il ne sort
point. On ne savait dans cette mêlée à qui l'on avait
affaire, ce qui augmentait encore la terreur. Les Bourguignons
éprouvèrent des alarmes d'autant plus vives qu'ils
soupçonnèrent d'abord quelque nouvelle trahison de la part
de Louis XI ; et les Liégeois, qui l'avaient prévu,
cherchaient à provoquer des méprises en criant à force : vive
le roi
! vive la France !
De leur côté les Écossais défendaient vaillamment leur
maître, et tirant au hasard, ils tuaient indistinctement
Liégeois et Bourguignons. Les deux conducteurs des
Franchimontois tombèrent malheureusement les premiers. Les
Liégeois redoublèrent d'efforts; cependant dès que l'un
d'eux touchait le seuil fatal, il était abattu. Ceux qui le
suivaient, frappaient à leur tour ; mais peu nombreux , et
combattant sur plusieurs points à la fois, ils voyaient leurs
rangs de plus en plus s'éclaircir, tandis que leurs ennemis
se renforçaient de toutes parts.
Enfin cette poignée de braves, enveloppée, accablée sous le
poids d'une armée nombreuse, succomba jusqu'au dernier,
après avoir immolé une grande multitude d'ennemis ! On dit
que la nuit n'a point de honte : cependant aucun ne voulut
fuir; ils avaient juré de vaincre ou de mourir, et ils
moururent.
Ils moururent, léguant à leur patrie une gloire immortelle.
Il s'en fallut de bien peu, dit Philippe de Comines, que cette
entreprise hardie ne réussît; et, si les Liégeois eussent
marché droit aux maisons occupées par le roi et par
monseigneur de Bourgogne, nul doute que ces deux princes
n'eussent été tués ; et que l'armée n'eût été
entièrement détruite.
M.L.
Polain :
Histoire de l'ancien pays de Liège,
Imprimerie J. Ledoux, T. II., pp. 374 et suiv. (Liége, 1847 |