|
Le
duc Hubert chassait ! Il s'occupait à bien dresser ses
lévriers rapides, ses énormes matins de Tartarie et
ses griffons poilus, et à affaiter les gerfauts de
Meuse. Il aimait voir sa meute gravir les pentes des
collines, tandis qu'il allait dans le feu du soleil ou
parmi les tempêtes. Il maniait avec une dextérité
égale la hache, l'épieu, le couteau, l'épée. Il
tuait d'une main sûre.
Il savait que, pour les chrétiens, le cerf devait à sa
noblesse d'être l'animal privilégié de Notre Seigneur
Jésus-Christ; pourtant il se réjouissait d'entendre le
cerf gémir, lorsque les chiens le tiennent rendu, et,
en lui trouant le flanc avec l'épieu, sa main ne
tremblait pas le moins du monde. Hubert attendait même,
avec grande impatience, qu'il lui fut donné de
rencontrer le fameux et presque introuvable cerf blanc,
mais pour le seul fait de sa grande rareté, et non
parce que sa mort octroyait au chasseur, comme chacun le
savait de père en fils en Ardenne, le droit de baiser
à son choix les lèvres de la plus douce et mignonne
pucelle.
Un jour d'hiver, Hubert partit à cheval pour la chasse,
dès les premières lueurs de l'aurore. C'était le jour
de la fête de la Nativité de Notre Seigneur. Du givre
était épandu sur les arbres; du brouillard flottait au
creux des vallons; quelques flocons de neige tombaient.
Et comme il commençait à chasser, un cerf dix-cors,
entièrement blanc, d'une taille extraordinaire, bondit
d'un fourre et s'élança devant lui, l'entraînant dans
les profondeurs de la forêt où le galop de son cheval
le poursuivit. Après plusieurs heures, le cerf ne
montrait toujours aucune fatigue alors que Hubert était
rompu. Pourtant la course folle continua.
Soudain, il s'arrêta net. Dans une vision de lumière,
Hubert vit entre les bois du cerf l'image du Crucifié
et il entendit une voix qui lui disait :
- Hubert ! Hubert ! Jusqu'à quand poursuivras-tu les
bêtes dans les forêts ? Jusqu'à quand cette vaine
passion te fera-t-elle oublier le salut de ton Âme ?
Hubert, saisi d'effroi, se jeta à terre et, comme Saint
Paul, il interrogea la vision :
- Seigneur ! Que faut-il que je fasse ?
- Va donc, reprit la voix, auprès de Lambert, mon
évêque, à Maastricht. Convertis-toi. Fais pénitence
de tes pêchés, ainsi qu'il te sera enseigné. Voilà
ce à quoi tu dois te résoudre pour n'être point
damné dans l'éternité. Je te fais confiance, afin que
mon Eglise, en ces régions sauvages, soit par toi
grandement fortifiée.
Et Hubert de répondre, avec force et enthousiasme:
- Merci, ô Seigneur. Vous avez ma promesse. Je ferai
pénitence, puisque vous le voulez. Je saurai en toutes
choses me montrer digne de vous!
Hubert, duc et maire du palais des rois d'Austrasie,
tint parole. Il se rendit auprès de Lambert, son
évêque, qui le reçût avec joie. Il implora sa
protection, l'assurant qu'il voulait consacrer a Dieu le
reste sa vie commencée dans l'impiété. L'évêque lui
donna sa bénédiction en Notre Seigneur Jésus-Christ
et le mit sur la voie vertueuse et difficile du salut.
Abandonnant palais et richesses, renonçant à toutes
les vanités de ce monde, Hubert se retira à Andage,
dans les bois de Chamlon, ou Notre Seigneur s'était
montré à lui dans les ramures d'un cerf blanc, sous la
forme d'une croix étincelante.
Il habitât le monastère élevé en cet endroit par
Plectrude, femme de Pépin de Herstal, pour perpétuer
le souvenir de l'incroyable mais véridique intervention
de Dieu en faveur de son parent. Vêtu d'une rugueuse
cotte de mailles appliquée sur sa chair, ne mangeant
que racines, Hubert vécut là sept années, dans le
recueillement, uniquement occupé à prier pour son
salut. Il y vécut pauvre et parvint au complet
détachement des biens de la terre, et même à oublier
entièrement le trouble enivrant qui l'agitait lorsqu'il
allait à la chasse, cette chasse qui n'avait été pour
lui qu'une illusion de bonheur agréable et dangereuse.
Mais le bruit de sa conversion se répandit dans toute
l'Ardenne. Et les païens, en apprenant que cet homme si
réputé, ce grand chasseur, ce très haut et noble
seigneur, avait avec éclat embrassé la religion du
Christ, furent ébranlés dans leurs convictions
détestables et se convertirent en masse. Bien des
idoles furent alors détruites ou abandonnées, telles
ces statues de la Diane chasseresse, dont Hubert, jadis,
n'avait pas été sans subir le charme.
Ainsi Dieu, dans sa profonde sagesse, avait suscite aux
incroyants l'apôtre le plus irrésistible et le plus
séduisant. Or, Lambert, évêque de Maastricht, ayant
été massacré par des païens, Hubert fut appelé à
lui succéder. Et le pape saint Serge voulut sacrer de
ses propres mains le riche et puissant duc, si
particulièrement aimé du Seigneur.
Mais comme Hubert, dès son retour de Rome, cherchait à
revêtir les ornements pontificaux laissés par son
prédécesseur, il ne trouva pas d'étole.
- Le ciel me juge donc indigne de l'épiscopat, dit-il,
puisque la marque la plus insigne de l'autorité
ecclésiastique me fait défaut ?
A peine eût-il prononcé ces paroles qu'un ange parut,
de lumière céleste environné, qui lui remit une
étole blanche, tissée de soie et d'or par la Sainte
Vierge. Ensuite, Saint-Pierre lui-même apparut et lui
présenta une clé, symbole du pouvoir qu'il aura de
guérir les enragés et les déments. Cette clé
n'était rien moins qu'un fragment de la propre chaîne
de Saint-Pierre.
En l'année 708, Hubert établit à Liège son siège
épiscopal, après avoir pris le soin d'y faire
transporter les restes de saint Lambert, sur les lieux.
Dès lors, Hubert fit constamment oeuvre pie; convertit
de nombreux incroyants; encouragea la charité;
rechercha une justice égale pour tous et mis en chaque
lieu des échevins; car il aimait les humbles et
redoutait par dessus tout qu'on lui reprochât d'avoir
été grand parmi les hommes et qu'on put l'accuser
d'orgueil devant Dieu. Il reçut du ciel le pouvoir de
faire des miracles et guérit force malades et
possédés, ouvrant même a la lumière, comme sainte
Lucie de Syracuse, des yeux qui ne voyaient plus.
Il vécut la fin de sa vie malade et souffrant une
douleur lancinante et terrible que rien ne pouvait
soulager, il se sentit rapidement dépérir.
C'est alors qu'un ange lui apparut en songe pour lui
annoncer la proche issue de son passage terrestre.
Hubert, aussitôt, fit choix du lieu de sa sépulture,
dans l'église qu'il avait fait construire, à Liège,
en l'honneur du prince des Apôtres. En prenant la
mesure de son tombeau, il dit à ceux qui l'assistaient:
- Vous creuserez ici ma tombe et y déposerez ma
dépouille mortelle. Dieu veuilles recevoir mon Âme!
Et ainsi qu'il l'avait prédit, il rendit, peu de jours
après son Âme à Dieu, le dernier vendredi du mois de
mai de l'an de Notre Seigneur sept cent vingt-sept, dans
la septante et unième année de son âge.
Sa mort fut un deuil universel.
C'est alors que de nouveaux miracles, innombrables et
retentissants, se produisirent. Quatre-vingt-huit ans
après le décès de saint Hubert, les moines
bénédictins de Andage réclamèrent sa dépouille. Le
pape ayant donné son autorisation, Valcand, évêque de
Liège, ordonna de conduire à Andage la chasse
magnifique qu'avait fait ciseler Carloman pour y mettre
les reliques du saint. Ce qui eut lieu, en très grande
pompe, en présence du pieux Louis le Débonnaire.
Cependant, dès qu'ils eurent la chasse en leur
possession, les bénédictins d'Andage ne purent
résister au désir de l'ouvrir. Ils y trouvèrent le
saint parfaitement conservé. Puis, certainement
inspirés, ils eurent l'excellente pensée d'en retirer
l'étole de soie et d'or tissée par la Vierge Marie.
Et cette étole miraculeuse tint, depuis lors, le monde
dans l'émerveillement. En effet, par elle, des malades,
que la science des hommes ne parvenait pas a guérir,
furent sauvés. Et à travers les siècles, parmi les
foules qui s'empressèrent à Andage, les miracles,
chaque jour, se renouvelèrent, et aussi chaque jour fut
glorifiée la bienheureuse mémoire de Saint-Hubert.
Or, un jour, le troisième du mois de novembre,
longtemps après la mort de saint Hubert, deux seigneurs
ardennais chassaient dans la partie de la forêt voisine
de Andage. A leur grande surprise, malgré qu'ils
eussent battu et rebattu, ainsi que leurs veneurs, tous
les bois, ils ne trouvaient trace d'aucun gibier.
Consternés et dépités, ils se souvinrent tout a coup
qu'ils étaient sur les lieux préférés par saint
Hubert, lorsqu'il chassait, avant d'appartenir à Dieu.
Ils firent donc le vœu d'offrir au saint le premier
animal qu'ils tueraient. Immédiatement leurs chiens
lancèrent un sanglier énorme, qui entraîna meute et
chasseurs jusque sous les murs même du monastère de
saint Hubert. Là, le sanglier s'arrêta, sans tenir
tête, comme s'il s'offrait volontairement aux coups des
chasseurs, qui en effet, ne le manquèrent pas. Et tous
furent dans la plus grande joie de voir une telle pièce
abattue. Mais oubliant la promesse qu'ils avaient faite,
les seigneurs donnèrent l'ordre d'emporter le sanglier.
Celui-ci, aussitôt, se dressa, comme s'il était
indigne d'être soustrait à sa pieuse destination, puis
bondit, passa entre les chiens et disparut aux yeux des
chasseurs que remplirent l'épouvante et le remords.
Et, depuis cette époque, le trois novembre est
réservé à la fête de Saint-Hubert.
Ce jour-là, les chasseurs prennent part à des grandes
chasses organisées en l'honneur du Saint. Les cors
sonnent le réveil en fanfare de tous les villages de
l'Ardenne. Les prêtres disent la messe à la lueur des
flambeaux. Le plus jeune chasseur fait la quête en
offrant, en guise de plateau, le pavillon de son cor
retourne... ou tombèrent longtemps des pièces d'or. Et
le premier gibier tué est offert au saint eu égard au
grand amour de vénerie qu'il eut avant d'être
sanctifié...
Extrait
de users.swing.be/nh/index2.htm |